Portail de la Drôme

Aux oliviers et à la culture des mûriers, je m'aperçois que je suis sur la limite de la Provence. Si les récoltes du pays ne suffisent pas pour la consommation, en revanche le vin abonde, et de plus, il est excellent. On estime et recherche dans toute l'Europe les vins délicieux des coteaux granitiques du Rhône, entre Valence et Saint-Vallier, connus sous le nom de l'Hermitage d'après une chapelle qui s'élève au haut du coteau. Les Anglais, surtout, en consomment une grande quantité ; les vins de Donzère, moins connus et moins fins, s'expédient pour Lyon et Grenoble.

Quoiqu'il y ait peu de pâturages dans les plaines, on entretient beaucoup de moutons qui passent l'été sur les montagnes, et qui ne donnent que de la grosse laine. Les pâturages des montagnes Die attirent aussi en été les troupeaux de la Provence ; les loyers de ces pâturages rapportent un peu d'argent aux habitants de la Drôme.

Cette rivière qui passe au milieu du département, et se jette dans le Rhône, entre Valence et Montélimar, un peu en dessous de l'embouchure de l'Isère, appartient tout entière au département. A peine sortie de la terre, à quatre lieues de Die, elle forme dans la vallée appelée Valdrome deux lacs séparés par une chaussée naturelle. Ayant une pente rapide, et un cours irrégulier et sujet aux crues subites et passagères, cette rivière ne saurait servir à la navigation, et l'on devra s'estimer fort heureux si l'on parvient jamais à la rendre flottable dans tous les temps de l'année.

L'huile d'olive qu'on fait sur les bords de la Drôme, ne vaut pas celle qui vient de la Provence et n'entre guère dans les mets ; l'huile extraite des noix est très bonne : du moins pendant les premiers mois on peut s'en servir comme aliment. J'ai vu beaucoup d'amandiers ; mais on m'assure qu'autre fois il y en avait davantage. Les anciennes forêts ont disparu en grande partie ; à peine reste-t-il quelque chose de la forêt de Marsanne qui occupait vingt mille arpents. Ces bois étaient pour les habitants une source de prospérité, puisque leurs produits pouvaient être transportés par la Drôme et le Rhône dans les arsenaux maritimes de la Méditerranée ; avantage d'autant plus certain, que le Bas-Vivarais et la Provence en manquent totalement.

Dans les montagnes, il n'est pas rare de voir des ours, des aigles et des vautours. Le scorpion fauve est quelquefois à craindre dans les campagnes. Il règle de l'industrie le long du Rhône, où le climat est aussi le plus doux. Dans le reste du département, les manufactures n'ont pas encore toute l'importance qu'elles pourraient avoir. On n'y fabrique guère que de grossiers tissus de laine et de fil, du papier, des chapeaux, de menus cuirs, et des gants. Une partie des tissus de laine est exportée avec les soies et les vins pour Lyon et la Provence. On ne remonte le Rhône qu'avec quelque difficulté ; par le même fleuve, le département tire de la Bourgogne les grains qui lui manquent.

Les bords de la Drôme avaient autrefois leurs merveilles comme ceux de l'Isère, et les vieux historiens du Dauphiné racontent bien des fables à ce sujet. Ils ont surtout parlé beaucoup du Mont-Inaccessible à deux lieues de Die. Ce fut un véritable exploit de la part de Dampjulien, capitaine de Montélimar, de gravir ce rocher en 1492, pour complaire au roi Charles VIII ; il fut suivi par une troupe de déterminés qui se servirent d'échelles pendant une demi-lieue ; arrivés au haut de la montagne, ils furent surpris d'y trouver une prairie agréable arrosée d'une belle fontaine, et un troupeau de chamois ; ce fut tout ce qu'ils découvrirent sur cette hauteur, qui n'offre que quelques côtes coupées à pic ; le hardi capitaine y demeura six jours, et y fit planter trois croix qui ne paraissent plus.

Ce qui est plus curieux que le Mont Inaccessible, c'est la quantité de coquillages fossiles, qu'on trouve amassés dans les collines du département. Celle de Sainte-Juste, auprès de Saint-Paul-Trois-Châteaux en renferme une foule d'espèces, parmi lesquelles on en a remarqué qui sont particulières à la Mer Adriatique, à la Mer Rouge, au banc de Terre-Neuve et aux Antilles : quelle est la révolution de la mer, qui a confondu et entassé dans une colline de la Drôme les coquillages de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique ? Nous l'ignorons.

Les Jeunes Voyageurs en France, 1824